La bigorexie : j’en fais trop ?

La bigorexie : j’en fais trop ?

Introduction

 

Désormais reconnue par l’OMS (Organisation mondiale de la santé), la bigorexie résume l’addiction au sport dont souffrent certains athlètes professionnels et de plus en plus d’amateurs.
Quelle définition pourrait-on en donner ? Des spécialistes du Centre d’Etudes et de Recherches en Psychopathologie de Toulouse la résume ainsi : « Besoin irrépressible et compulsif de pratiquer régulièrement et intensivement une ou plusieurs activités physiques et sportives en vue d’obtenir des gratifications immédiates et ce malgré des conséquences négatives à long terme sur la santé
physique, psychologique et sociale. »
Il faut savoir que des coureurs de tous niveaux, même modestes, peuvent plonger dans une passion obsessionnelle qui entame petit à petit des pans entiers de leur existence. Cette place disproportionnée d’une activité sportive dans l’identité de la personne est l’objet de cette contribution.

 

Quels sont les critères de dépendance ?

 

Toute addiction comportementale est définie comme suit avec les critères de Goodman :
– Impossibilité de résister aux impulsions à réaliser ce type de comportement
– Sensation croissante de tension précédant immédiatement le début du comportement
– Plaisir ou soulagement pendant sa durée. Classiquement, le temps passé et l’intensité de la pratique ne rentrent pas à eux seuls dans les critères de dépendance.
– Sensation de perte de contrôle pendant le comportement

Mais aussi la présence d’au moins cinq des neuf critères suivants :
1. Préoccupation fréquente au sujet du comportement ou de sa préparation,
2. Intensité et durée des épisodes plus importants que souhaitées à l’origine,
3. Tentatives répétées pour réduire, contrôler ou abandonner le comportement,
4. Temps important consacré à préparer les épisodes, à les entreprendre ou à s’en remettre,
5. Survenue fréquente des épisodes lorsque le sujet doit accomplir des obligations professionnelles, scolaires ou universitaires, familiale ou sociales,
6. Activités sociales, professionnelles ou récréatives majeures sacrifiées du fait du comportement,
7. Perpétuation du comportement, bien que le sujet sache qu’il cause ou aggrave un problème persistant ou récurrent d’ordre social, financier, psychologique ou psychique,
8. Tolérance marquée : besoin d’augmenter l’intensité ou la fréquence pour obtenir l’effet désiré, ou diminution de l’effet procuré par un comportement de même intensité,
9. Agitation ou irritabilité en cas d’impossibilité de s’adonner au comportement.

Remarquons que les conséquences sont réellement dommageables :
– dommages individuels, principalement des blessures de type fractures de fatigue,
– dommages parallèles : professionnels (absentéisme, retard), sociaux (isolement majeur), familiaux et parfois financiers (important budget dédié à l’activité sportive).

 

Qu’observe-t-on chez les athlètes atteints de bigorexie ?

 

– Une opinion altérée d’eux-mêmes. Psychologiquement, ils sont convaincus de ne pas s’entraîner suffisamment.
– Un quotidien « cadenassé ». Souvent déprimés à l’idée de ne pas pouvoir respecter un plan d’entraînement, ils laissent le sport prendre le contrôle de leur quotidien. Le moindre contretemps pouvant altérer le déroulement idéal de la journée (entraînement, heures des repas, plages de repos) est vécu comme une agression.
– Une vie sociale et familiale sacrifiée. Prisonniers de leur obsession, ils refusent d’entendre les conseils de leurs proches et choisissent souvent de tourner le dos à leurs amis (jugés pas assez sportifs) voire à leur famille (considérée comme pas assez compréhensive).
– De manière générale, les athlètes qui deviennent dépendants de l’exercice ressentent un profond malaise (culpabilité, angoisse, honte) s’ils manquent une session d’entraînement et ils ont la perception qu’ils doivent toujours augmenter la dose pour obtenir les mêmes résultats (tolérance).

 

A partir de quand le sport devient-il addictif ?

 

Dans la bibliographie, il est écrit (globalement) qu’au-delà de 10, 12 heures par semaine, le sport devient addictif.
Addictif ! Sans doute, mais tout être humain passionné est bien obligé d’organiser sa vie autour de ses passions. Que dire d’un pianiste ou d’un peintre qui passe infiniment plus d’heures à travailler ses gammes ou à mélanger les couleurs sur sa palette.
Objectivement, la pratique du triathlon, par exemple, nécessite un grand nombre d’heures cumulées d’entraînement. L’importance du temps passé à s’entraîner ne traduit pas automatiquement un syndrome de bigorexie.
Dans l’athlétisme, le processus de bigoréxie s’engage réellement quand on s’enfonce dans une pratique sportive qui nous coupe du monde, de son travail, de ses proches et de sa famille. A partir du moment où on se ferme aux autres pour réaliser sa pratique sportive, là il y a un risque de déséquilibre dans sa vie sportive tout autant que dans sa vie privée.

 

Existe-t-il un profil particulier des personnes atteintes de bigorexie ?

 

 

Le docteur Alain Ducardonnet, consultant santé explique : « Ce sont souvent de gens qui ne sont pas bien dans leur peau soit sur un plan professionnel, soit sur un plan personnel et vont avoir cette
espèce de transfert vers l’activité physique et sportive, parce que quand elle est très intensive elle va provoquer une sécrétion d’endorphines qui aide lutter contre les douleurs, de la dopamine, de la sérotonine [et activer] les circuits de la récompense. Donc, on va se dire : « Quand je fais du sport j’ai du bien-être, je me sens bien ». Donc je vais en faire encore plus comme ça je me sentirai encore mieux. C’est là que le cercle vicieux commence ».

Je resterai très prudent sur cette définition qui pourrait sous-entendre qu’une forme de prédisposition psychologique pourrait exclure tout risque chez les autres.
D’ailleurs, je vous livre une autre analyse, celle du docteur Nicolas Bompard, médecin du sport, qui montre que personne n’est à l’abri de céder à l’extase de la dépendance. « Les endorphines sont un antalgique naturel de longue durée, proche de la morphine, produit par l’organisme pour contrer la douleur.
Les endorphines sont secrétées dans différentes situations : le plus souvent en cas de stress intense, qu’il soit psychologique ou physique, mais aussi et surtout durant l’exercice musculaire. Ainsi il est de plus en plus admis dans la communauté scientifique que l’organisme humain produirait une quantité d’endorphines plus importante lors d’un entraînement vigoureux : le taux d’endorphines étant directement lié à l’intensité et à la durée de l’exercice.
Les sports d’endurance comme la course à pied sont les plus »endorphinogènes » mais plus précisément les séances que l’on nomme « interval training » car il ne suffit pas de courir pour goûter aux endorphines : il faut maintenir l’effort pendant une demi-heure minimum en gardant un rythme dit « confortable » : c’est à dire supérieur à 60 % de ses capacités respiratoires. Cela provoque ce que les entraîneurs appellent « l’extase du coureur », souvent décrite par les sportifs de haut niveau.

Parmi les autres particularités, on note souvent que les sportifs réguliers sont moins sujets au stress que les non sportifs, ceci s’expliquerait par un autre effet des endorphines : l’effet anxiolytique,
propriété reconnue aussi de la morphine. Cet effet serait valable sur une durée de deux à six heures en fonction des personnes et de l’effort fourni.
Enfin, ces hormones ont aussi un effet antalgique ce qui permet de pousser un peu plus loin son effort puisqu’elles inhibent les douleurs d’origines musculaire ou tendineuse. Ce qui peut d’ailleurs constituer le revers de la médaille : en cas de blessure le coureur peut poursuivre son effort alors qu’il devrait le stopper.

Autre travers : comme tout pratiquant que nous sommes, on peut s’apercevoir qu’après une séance dure ou de fractionné en soirée, le sommeil aura du mal à venir ; il s’agit là probablement de l’effet
euphorisant et excitant des endorphines. Certaines personnes peuvent aussi devenir obsédées par leur condition physique, leur poids ou leurs performances. Elles ne peuvent alors pratiquement plus cesser leur entraînement, même pour une seule journée ! L’entraînement devient alors une  » compulsion  » : la personne ne peut résister au besoin de faire de l’exercice sans ressentir de l’angoisse ou, du moins, une forte culpabilité ».

Cette bigorexie se soigne-t-elle et comment ?

 

Comme toute addiction, la bigorexie peut se soigner mais il est assez difficile de s’en sortir sans accompagnement spécifique. La plupart du temps, le bigorexique ignore son addiction ou refuse de la
considérer comme telle. Ce sont souvent les proches ou le médecin qui découvre le problème lors d’une consultation médicale pour un tout autre souci. Dès que le problème est décelé, il convient de
conduire la personne chez un addictologue pour l’aider à retrouver du plaisir en pratiquant du sport de manière convenable. Parfois, l’action seule de l’addictologue n’est pas suffisante. Un accompagnement d’un nutritionniste et d’un psychologue est aussi nécessaire pour provoquer un réel changement du comportement.

Le docteur Anne Bodereau, Addictologue, donne des précisions utiles à ce niveau. « Il n’existe à ce jour aucune prise en charge spécifique. Le constat actuel est que peu de sujets consultent. Le diagnostic se fait le plus souvent à postériori si le sujet a transféré sa dépendance vers un produit, qu’il soit licite ou illicite.
Les thérapies cognitives et comportementales peuvent être utiles dans le champ des addictions en général, notamment lorsqu’il s’agit d’addictions comportementales. Des équipes de professionnels
sont formées dans certaines structures.
La prise en charge des addictions associées est indispensable. La prise en charge nutritionnelle sera de pair en particulier dans le changement des habitudes, comme dans l’information diététique.
Si le repérage dans les milieux sportifs professionnels s’amorce progressivement, il en est tout autrement pour les milieux sportifs amateurs. Comme toutes les autres addictions, la bigorexie engendre des répercussions parfois dramatiques chez un sujet sportif. Une pratique excessive doit être repérée et non pas banalisée.
Vous l’aurez compris, plaisir et bien-être, quel qu’il soient, doivent rester les mots clés de votre pratique ».

 

Point de vue d’entraîneur

 

Si je m’en réfère à mon expérience d’entraîneur « hors stade » depuis 1985, parmi les centaines d’athlètes que j’ai entraînés très partiellement ou sérieusement, je pense avoir été objectivement
confronté à 6 cas (au total) de bigorexie. Parmi ces cas :
– 2 ont été victimes d’atteintes sérieuses et irréversibles de leur intégrité physique (l’un des deux ne peut absolument plus courir).
– 2 ont été victimes d’accidents (en particulier, rupture franche du tendon d’Achille en séance de VMA pour l’un, et perte des cartilages au niveau des genoux pour l’autre). Aux dernières nouvelles, ils
couraient toujours…
– 2 ont été victimes de ce syndrome mais en sont sortis grâce (j’imagine) à un meilleur équilibre de leur vie privée.
Les six athlètes concernés avaient un point commun : ils écoutaient mais n’entendaient pas mes conseils de prudence et de pondération.

Il est très difficile pour un entraîneur de gérer un constat de bigorexie, pour de multiples raisons :
– c’est compliqué d’établir un seuil pertinent de volume d’entraînement pour ceux qui « en font trop »,
– on peut se tromper dans notre analyse car nous ne sommes pas des coachs individuels, nous ne connaissons pas toutes les limites, ni potentialités des athlètes quand on entraîne de grands groupes.
– les capacités de résistance des athlètes sont très variables. Indépendamment du volume d’entraînement ou de compétition effectuée, certains se blessent facilement, d’autres presque jamais.
– nous avons beau expliquer aux athlètes concernés qu’on ne peut pas être au top douze mois sur douze, qu’il faut limiter les compétitions et se ménager des cycles de repos ou de relâchement au
risque que cela nuise aux performances… Finalement, ce qui prime pour eux, ce n’est pas le niveau de performance atteint mais par la merveilleuse sensation de plaisir qui est démultipliée quand on
participe à énormément d’entrainements et de compétitions.

 

Conclusion

 

La bigorexie est bien un dérèglement qui peut avoir des conséquences graves, voire fatales. Ne pas réagir s’apparente donc à une situation de non-assistance à personne en danger.
Personnellement, je suis de plus en plus sensible aux questions de sécurité chez les athlètes et je n’hésite pas à intervenir à ce sujet de manière préventive (échanges sur la piste, mails, livres) et sur le
terrain où il m’arrive de dire « stop » à un athlète qui en fait trop.
Malheureusement, en dehors de la bigorexie qui est assez rare, je vois un autre danger qui se profile et auxquels devraient être confrontés beaucoup plus massivement les prochaines générations
d’entraineurs. Il s’agit des conséquences d’une pratique chaotique des entraînements et des compétitions qui engendre des blessures de surentraînement (tendinites, bursites, douleurs chroniques), apparition d’une fatigue générale voire un affaiblissement du système immunitaire. Il y a d’ailleurs des points communs entre ces pratiques chaotiques et la bigorexie.
Lors de « mauvaises » pratiques d’entraînement :
– un processus de bigorexie « transitoire » peut s’engager sur des périodes assez longues,
– les athlètes concernés prêtent peu d’attention aux messages d’alerte des entraîneurs ou de leurs proches.
Il faut savoir que les cliniques et les hôpitaux sont de plus en plus sollicités pour des accidents consécutifs à des pratiques sportives non graduelles, inadaptées ou excessives.

 

Christian Rebollo

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